Xénophobie : le Sénégal peut-il perdre sa teranga ? Les leçons de l'Afrique du Sud, et ce que dit l'islam
Depuis l'été, les discours hostiles aux étrangers, en particulier aux Guinéens, se multiplient sur les réseaux sociaux au Sénégal. Le gouvernement les condamne, des associations s'inquiètent. L'Afrique du Sud montre où peut mener cette pente. Et l'islam, religion de la grande majorité des Sénégalais, est sans ambiguïté sur le sujet.
En juillet 2026, des vidéos sur TikTok accusent des ressortissants guinéens de tous les maux. D'autres messages appellent ensuite au boycott de commerces tenus par des Guinéens, sans aucune preuve. Le 3 septembre, un collectif d'associations contre la xénophobie tire la sonnette d'alarme à Dakar. Le juge Ibrahima Hamidou Dème dénonce une stigmatisation qui vise particulièrement les Guinéens peuls. Le député Guy Marius Sagna interpelle le gouvernement par une question écrite, et le Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Lo, condamne « les discours de stigmatisation ».
Le député Tahirou Sarr, lui, rejette l'accusation de xénophobie. Il affirme qu'il y a « un surpeuplement d'étrangers » au Sénégal. Les chiffres disent autre chose. Selon le dernier recensement de l'ANSD (RGPH-5, 2023), les étrangers sont 207 791 sur plus de 18 millions d'habitants, soit 1,1 % de la population. L'affirmation selon laquelle ils représenteraient la moitié de la population est fausse, a vérifié Africa Check. Certains démographes estiment que le recensement sous-estime leur nombre, mais aucune étude ne s'approche des chiffres qui circulent. Parmi les étrangers recensés, environ 40 % sont guinéens.
L'Afrique du Sud montre où peut mener cette pente. Pendant l'apartheid, de nombreux pays africains ont accueilli et soutenu les militants sud-africains : l'ANC avait sa base à Lusaka, en Zambie, et des camps en Tanzanie. En 1987, Dakar a même accueilli, sous la présidence d'Abdou Diouf, une rencontre historique entre l'ANC et des intellectuels afrikaners. Aujourd'hui, ce sont des ressortissants de ces pays frères qui sont pris pour cibles. Des mouvements comme Opération Dudula ont bloqué l'accès d'étrangers aux hôpitaux et aux écoles. La justice sud-africaine a déclaré ces pratiques illégales en novembre 2025. En 2026, une nouvelle vague d'hostilité a poussé des pays comme le Nigeria et le Ghana à organiser des rapatriements, et à protester auprès de Pretoria. Le président Cyril Ramaphosa a condamné les violences.
Le Sénégal n'en est pas là. Mais l'histoire sud-africaine montre que les discours de haine sur les réseaux sociaux peuvent devenir des violences dans la rue, et qu'un pays qui a reçu la solidarité de ses voisins peut un jour la leur refuser. Elle rappelle aussi que plus de Sénégalais vivent à l'étranger que d'étrangers au Sénégal : ce que nous refusons aux autres, d'autres peuvent nous le refuser.
L'islam est clair sur ce point. Le Coran rappelle que l'humanité a une origine commune et que la diversité des peuples est voulue : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux » (sourate Al-Hujurât, verset 13). Lors de son sermon d'adieu, le Prophète ﷺ a déclaré qu'un Arabe n'a aucune supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe, ni un blanc sur un noir, ni un noir sur un blanc, si ce n'est par la piété (rapporté par l'imam Ahmad). Et le Coran fait l'éloge des habitants de Médine, les Ansâr, qui ont accueilli les musulmans venus de La Mecque : « ils aiment ceux qui émigrent vers eux » (sourate Al-Hachr, verset 9).
La teranga sénégalaise ne dit pas autre chose.